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VERSIONS
Un
ensemble de travaux de Jean Mas, comme une série de séries : colonne vide,
colonne d’objets, colonne de mots. Les colonnes, tracées sur des grandes toiles
identiques, pourraient être décrites avec précision, dans leur contenu même. Le
blanc de la toile, dans la colonne vide, les couleurs très vives dans la
colonne d’objets, la colonne de mots, noir sur blanc, qui, de loin, paraissent
grisés d’intensités diverses. La critique d’art, souvent, néglige ce qui se
voit sur la toile, et fonce dans l’interprétation.
Dans
l’état actuel de la critique, critique littéraire, de cinéma, ou d’art,
l’interprétation en arrive à précéder la perception même. Perception dont la
phénoménologie, pourtant, a fondé le niveau théorique. Et avec les travaux de
Jean Mas, il faut retourner à la sensation pour investir sensuellement ses
toiles. Revenir en même temps à sentir, aux différents sentir, aisthésis, dont
le statut primaire a donné le vrai sens de l’esthétique : « les cinq sens ».
Pourquoi
je revendiquerai le besoin - le droit ? - de ressentir ces travaux de J.M.
avant de les interpréter ? L’Ecole de Nice, dont il est un des piliers,
présente des oeuvres où la présence des objets est à la fois concrète, et
contenu de concept. Chez Jean Mas, à certaines périodes, l’objet se posait en
direct sur le support. Et lorsque, dans Versions, l’objet est photocopié,
imprimé avec une qualité intense, une réalité, un brillant, cela le rend
pratiquement tactile, comme en relief, avec son épaisseur et sa texture.
Si je prend, d’abord, des grandes « versions » de jean Mas, comme d’objets du
monde, je les considère, dans ce moment présent, au premier degré : non pas les
objets qu’elles figurent et montrent, mais ces toiles ou enclaves de
territoires entoilés, divisées verticalement, avec leurs zones visibles,
géométriques, qui servent à placer ou même ranger des éléments.
Contrairement aux critiques qui interprètent, ou « traduisent » je peux
m’amuser à poser chaque toile comme un casier à rangement, zone striée
d’étagères en forme de colonnes et plates. C’est par des images plates que ces
casiers plats vont être remplis par l’artiste. Le premier degré autorise un
regard immédiat, primaire.
Au contraire, la volonté d’interpréter les oeuvres, les prive de leur aspect
immédiat : à la lettre sans médiation. Les médiatiser, c’est leur arracher leur
caractère d’ars, de techné, de résultat substantiel d’un travail élaboré,
construit.
C’est tout le paradoxe : le processus, ne se devine qu’après, en feed back on a
une vision rapide, de l’ordre du clin d’œil, de choses lisibles en direct. Le
travail, invisible en tant que tel, jaillit comme un coup de force : on arrive
– lentement - à un effet soudain, senti, dont on ne croirait pas capable l’art
dit « conceptuel». Jean Mas aime bien cette idée, clairement philosophique, d’
« arriver à un point de départ ». Ces travaux, dans leur vive fraîcheur
d’enfant, sont faits avec le plus grand soin, la plus grande précision.
L’émotion qu’ils soulèvent, elle, est fulgurante. C’est, au final, comme un
rayon laser : il y a ouverture, effet, rythme de répétitions décalées. Et
l’alternance lancinante entre objets et « répertoires » d’objets écrits crée un
vertige (1) . Comme Jakobson parlant de l’articulation du son et du sens, je
parlerai de la soudure de l’objet et de son nom.
Si on voulait nommer, trop simplement, ces travaux « sériels » de Jean Mas, «
art conceptuel », on louperait tout le visuel à percevoir, qui fait image avant
de faire concept.
Mais maintenant, imprégnée des couleurs et des images, je veux saisir la
poétique du travail ici présent, dans les lignes de la pensée actuelle, et pas
seulement à l’intérieur de l’histoire de l’art.
Présence étonnante de ces lignes de pensée, chez un artiste :
• deux niveaux opérationnels semblent être
présents dans l’ambiance mentale de Jean Mas. D’un côté une vision «
sociologique », celle qui, depuis Marcuse et Barthes, (célèbre et) critique la
réification, le règne de l’objet, la familiarité avec l’image publicitaire,
• d’un autre, celui de la psychanalyse, et de la symbolique de ces mêmes
objets. Mais alors Jean Mas, qui est bien plus jeune que la génération du pop
art, le revisite avec une double profondeur, dont le l’expression serait,
précisément, celle du structuralisme.
Il est étonnant qu’un artiste, en utilisant ses outils avec le maximum de
rigueur, en arrive à se placer matériellement dans un dispositif structural. Ce
vecteur des sciences humaines, cette méthode épanouie en faisceaux de
disciplines diverses, n’est pas habituellement familière aux artistes, qui en
général n’en retirent qu’un squelette ou une carcasse vide, de quoi bâcler
hâtivement un aspect conceptuel. Un schéma extérieur à, ou aux image(s).
L’étonnement me vient aussi, avec le titre : « version », de ce que me dit Jean
Mas. Il voudrait se placer « au dedans » des objets. Et là, nous sommes dans
une voie très particulière, et très intéressante : le structuralisme vient
d’une prise de position spécifique, de la part des chercheurs en sciences
humaines.
Si la sémiologie s’est donnée, à ses débuts, comme une partie des sciences
humaines, et la dernière en date, il apparaîtrait maintenant, quelque 40 ou 50
ans après ses débuts en France, qu’elle est devenue la matrice dont les
sciences humaines ne sont que des parties. Pour faire simple, je rappellerai la
phrase de Lacan : « l’inconscient est structuré comme un langage ».
Même si Jean Mas n’est ni psychanalyste, ni sémioticien ou sociologue, il
paraît saisir le fond d’une appartenance structurale de l’art au langage. Et
cette appartenance ne peut se faire qu’en évitant de recourir à des
juxtapositions trop simples :
ainsi ces colonnes de mots et d’images ne donnent pas de
correspondance
biunivoque entre les colonnes : elles livrent des articulations
rythmées, un
agencement, comme dirait Deleuze, déjà croisé ou
décliné : on a la colonne vide
(de sens) qui serait comme l’emplacement de notes possibles, ou
d’autres
déclinaisons de mots et de choses, de dérives ou de
déraillements, en dehors du
rail des lignes horizontales : colonne vide, colonne des possibles.
Ensuite la
colonne triple des choses, et la colonne double des mots : si les
colonnes
d’éléments hétérogènes sont
matérialisées par une ligne, les sous colonnes ne
le sont pas, elles fonctionnent dans un rapport plus resserré.
Colonne double des mots, deux langues, anglais et français, même nombre de
lettres en miroir, à la lettre, une version mot à mot, un exercice scolaire :
avec cette alternance croisée régulière. La traduction, c’est, pour moi,
l’exercice le plus philosophique, on est à l’intérieur des mots.
Colonne triple des choses, pots de peinture, cœurs, verres, pommes : dont la
régularité ou partition, comme en musique, est beaucoup plus complexe : du
clair au foncé, du pot de peinture plus ou moins haut, répétition tous les deux
rangs, ou tous les trois, de la même ordonnance ? Parfois, au contraire,
l’alignement tout simple : les verres, tous pareils, sans compter, souvent,
l’effet de surprise à la fin, le deus ex machina, la pomme croquée, last but
not least, la bouteille de lait ouverte etc.
Mais, pour nous provoquer au jeu, complexité dans le statut que les mots
donnent aux choses : entre paint et peint : l’un évoque la matière peinture,
l’autre est un participe passé, et indique une chose (absente) peinte, on en
est d’autant plus troublé que l’artiste affiche régularité et discipline.
Ce changement de statut des choses ce parti pris pour les choses (2) qui
échappent aux mots et nous échappent nous fait tourner en bourrique, nous fait
« venir chèvre » comme on dit à Nice.
C’est bien la colonne visuelle, qui par ses variantes à l’intérieur d’une suite
de cœurs, ou d’une fugue comme on dit en musique, qui introduit une cassure où
pénètre quelque chose comme une inquiétante étrangeté au sens de Freud.
Ce qui se passe quand Jean Mas se « joue des mots » ou « fait la nique à
l’inconscient », je le cite, c’est un peu le coup de l’arroseur arrosé, son
propre jeu le dépasse. L’inconscient ne se laisse pas attraper avec un filet à
papillon, même subtil et en voile diaphane. C’est lui qui le rattrape. Je vois
des suites intéressantes entre le cœur et l’œuf, le lait (blancheur, pureté) et
la tache, le pain et le paint/peint, comme si l’inconscient de Jean Mas, que je
considère ici comme un magasin d’accessoires ou une caverne d’Ali Baba, prenait
de l’expansion, comme l’univers d’Hubert Reeves, et nous encourageait à jouer
aussi d’une toile à l’autre, d’une « collection » à une autre. Même sa culture
psychanalytique et ethnologique, au sens large, baigne dans l’inconscient
collectif dont il tire aussi sa culture populaire et régionale.
Il en arrive à reprendre intuitivement, sans effort apparent, des processus
complexes, et à utiliser ce matériau culturel dans une apparente « égalité »
entre la culture « culturelle » et la culture « pauvre » : à prendre implicitement
une position claire dans un débat sur le culturel. Mais à dire des choses trop
sérieuses, j’aurais l’air de trahir ici, les dieux - ou 1⁄2 Dieux -qui
président ici, insoupçonnés, à ces travaux. Bien sur, il y a Alice, qui
pourrait traverser le miroir des verres, le Petit Prince, qui pourrait
apprivoiser la Rose, la Reine de Pique, qui pourrait nous couper la tête. Et
aussi les dadaïstes, ou autres surréalistes ! Mais sont-ils importants à côté
de la constance totale du jeu chez Jean Mas ?
Constance du jeu : la cage à mouche, le
pilou, constance aussi d’un parti pris
de dépouillement et de « pauvreté ». Tous ne
sont jamais des jeux trouvés ou
achetés. Il s’agit, à travers toute la saga des
travaux de Jean Mas, de jeux
fabriqués « avec rien ». C’est
précisément ainsi que Racine définit
l’essence
de l’art : « faire tout avec rien ». C’est ce
qui faisait de la cage à mouches
et du pilou, additionnés du jeu sur le jeu (ombres
portées photographiées) des
petits miracles portatifs. Ombres portées ou cages à
mouches, qui
fonctionnaient déjà comme des « déclinaisons
» d’objets, mais pas encore comme
des collections.
Des séquences d’automatismes défilent, à travers toute l’œuvre, comme à travers
une seule série de travaux, où se mettent en place des rythmes spécifiques,
saccadés ou harmonieuses. Je pense obsessionnellement au travail ici présent, à
ces grandes toiles, comme à des partitions musicales. On sait que, pour Klee,
ses partitions de violon étaient aussi des images.
Je regarde encore une fois la collection des cœurs dont le dernier est un
cadeau, un cœur d’or, peut-être le plus concret, le plus « suave ». Mais que
dire de la « collection » des 5 ? On sait bien qu’ici, il faudra faire un
effort : les nombres ne sont-ils pas aussi abstrait que les mots ? Mais les
nombres figurés avec des bâtons, comme au jeu de morpion… ? Avec Piaget, on
savait que les enfants pouvaient composer du concret avec de l’abstrait,
figurer l’infigurable. Il est vrai aussi que les bâtonnets pour compter les
voix dans une élection, se comptent de la même manière, le cinquième bâtonnet
barre les autres, et fait une petite barrière, mais dès que ce rappel insiste
sur les 10 premières lignes, on y renonce dans la onzième, et on doit prendre
le boulier chinois… on est tout le temps bousculé, on ne peut jamais être
tranquille ! Encore mieux, ce qui se passe dans cette collection, c’est aussi
le bouleversement d’une colonne à l’autre, puisque les mots, abstraction pour
abstraction, reviennent se loger méchamment dans le local des « choses »,
qu’ils viennent envahir les petits paquets de bâtonnets, les chassent, et ce en
anglais et en français… on a une situation limite intolérable, la règle du jeu
n’est plus respectée, et on ne comprend plus rien !
L’artiste, pervers polymorphe qui nous rend de force à notre enfance, avec, au
fond, une certaine violence, faite d’abord à lui-même. Il n’en peut plus de
jouer et faire jouer.
Cadré culturellement entre Benveniste et Barthes, ou entre Duchamp et l’Ecole
de Nice, c’est du décadrage d’une collection-version, qu’il s’agit ici. Le jeu
éclatant auquel nous sommes conviés, est en même temps une pédagogie de
l’espace, des espèces d’espaces, qui se passe, comme dit Max Ernst, à
l’intérieur de la vue.
Claudine Roméo
Paris
3/5/ 2006
(1) C’est après coup que j’ai lu la « théorisation » de ce travail
par Jean Mas : il y a les mêmes mots !
(2) « Le parti pris des choses » Francis Ponge.
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