Jean Mas par Jacques Lepage – Critique d’art

L’analyse de Bataille demeure actuelle : la transgression du tabou seule peut faire échapper au normalisme, c’est à dire à la bonne conscience grégaire, à la redite, qui s’interprètent, dans le champ qui nous occupe, comme un académisme. Le vivent ceux qui comme Mas, à l’écoute de la contestation de Fluxus, subvertissent nos habitudes pour fêler les comportements reçus, les leçons et les recettes apprises.

Par un usage particulier de la dérision et de la parodie Mas a mis, met en échec les « bonnes manières » du petit monde de l’art, l’écart étant dans le choix, non des formes mais de l’étiologie : cage à mouches, bulles éclatées, parcours accompagné de performances, d’écrits où grince le non sens que suggéra Caroll. Ainsi, dans un moment, où ce que l’on s’est plu à nommer les avant-gardes s’efface au bénéfice d’une vaste régression, d’une inimaginable ignorance de la spécificité de l’œuvre d’art, Jean Mas pose les inébranlables incertitudes de l’esprit : sans recours au théoricisme, en construisant des cages à mouches, en faisant éclater des bulles. Rien ici n’est démonstratif. Ce que l’on verra chez Jacques Matarasso relève de l’art, de l’art le mieux visuel, de l’art qui enchante la vue et donne plaisir aux sens. Mas est peintre. Son travail, sa production est celle d’un peintre. Rien des subtilités de son métier, de leur mise à voir ne lui échappe. Maîtrisant ce qui pourrait sembler hasardeux dans l’exécution de ses bulles éclatées, il les assume avec la rigueur d’un aquarelliste. Mais le « signe » qui les engendre, les déplace, fait de ce monde délicat et tendre des structures de la mise en œuvre de toute action créative.

Jean Mas par France Delville
Critique d’art (à propos des 20 ans de la Cage à Mouches - 1993)

On est obligé de dire humour parce qu’il manque des mots, mais lui les crée, il les crée car il n’y a pas de sens des mots, il n’y a que des emplois et Mas les fait surgir pour la première fois. Ses calembours réinventent une chaîne à partir du seul ready made qui intéresse l’Ecole de Nice : la vie toute entière.
Ecrire sur Mas aujourd’hui, c’est dire : « il est temps de regarder avec plus d’attention ce qu’il pointe du doigt et de la langue, il est temps, car il a beaucoup parlé déjà, avec les mots, avec leur histoire, leur échappement, leur renvoie, leur piège.
Techniquement, la performance est la mise en œuvre de la compétence linguistique dans les actes concrets : actualisation de la capacité de parler.
C’est un présent : c’est la mise en acte du mot, son dévoilement, à cause de cette notion de présent. Ce n’est pas un événement, ça, c’est le happening, ça c’est dans le temps.
Là, c’est le jaillissement de l’acte, de l’objet lié au mot. A chaque mot de Mas, c’est de l’émergence, ça se passe dans le temps, ses révélations se succèdent, c’est comme dans la jetée de Chris Marker, ça paraît se dérouler, mais c’est un dévoilement de chaque seconde, une suite d’apogées.
Il n’y est pour rien, Jean Mas, je veux dire qu’il ne calcule pas, il délire, c’est à dire qu’il est habité, et être habité, c’est parler en rêve, et ce qui le rêve, Mas, c’est un objet préfabriqué, la vie, et ça a à voir avec l’Ecole de Nice qui dit : « la vie est plus belle que tout ».